Retour

Georges SCHEHADÉ

par Geneviève LATOUR

Retour

Georges Schéhadé. * Archives Georges Schehadé / IMEC

ou
Le Théâtre des Mille et une Nuits

Quatrième des « Trois Mousquetaires », l’Arménien Arthur Adamov, l’Irlandais Samuel Beckett, le Roumain Eugène Ionesco, le Libanais Georges Schehadé, auteur dramatique d’expression française, enrichit à son tour notre répertoire. Héritier d’une civilisation beaucoup plus ancienne que la nôtre, il transmit à ses personnages toute la poésie orientale dont il était imprégné. Son théâtre applaudi, ovationné à l’étranger, traduit en plus de quinze langues, fut notre ambassadeur dans le monde entier.

1. Une enfance heureuse au bord du Nil

Lorsque Elie Schehadé, libanais chrétien, épousa Elise Chikhani, grecque catholique, se doutait-il que son premier fils, Georges, né le 2 novembre 1905 à Alexandrie, deviendrait l’un des auteurs dramatiques les plus poétiques de sa génération ?

Georges Schehadé en 1906 entre sa grand-mère, sa mère et sa sœur
Georges Schehadé en 1906 entre sa grand-mère, sa mère et sa sœur
( Archives Georges Schehadé / IMEC )

Quatorze ans auparavant, Elie avait quitté le Liban pour l’Égypte où l’attendait une situation florissante. Entouré de ses sept enfants, le ménage était très heureux. Elie, homme de grande culture, parlait six langues, le français étant sa préférée. Fervent admirateur de Corneille, Victor Hugo, Musset, lui-même composait des pièces en vers et des contes pour la plus grande joie de sa progéniture. Imitant son père, Georges, dès l’âge de dix ans s’essayait à la poésie et écrivait des petites comédies qu’interprétaient ses frères et sœurs devant leurs parents au comble de l’enthousiasme.

Une adolescence pleine de poésie à Beyrouth

À la fin de la Grande Guerre, le Liban, délivré de l’emprise de l’empire ottoman, devint indépendant sous mandat français. Malheureusement, la situation des Schehadé en Égypte périclita. Après une grave dépression, Elie commença à perdre la vue. Aidé financièrement par ses frères, il se réinstalla avec sa famille à Beyrouth.

À quatorze ans, Georges fut inscrit au collège du Sacré-Cœur où l’enseignement était donné en langue française. Inspiré par Lamartine, puis par Verlaine et Mallarmé, l’adolescent continua à écrire des poèmes. Lors de sa dernière année d’étude, il fit partie d’un petit cercle littéraire à l’intérieur du collège. On y récitait des vers, on organisait des lectures, on mettait en scène de courtes pièces comme  Le Père Eusèbe, signée Georges Schehadé. Le collège publiait, en outre, une revue l’Essor, à l’intention des élèves et des anciens élèves, Georges eut l’honneur d’y voir imprimer, pour la première fois, une de ses oeuvres.

Georges Schehadé au Sacré- Cœur de Beyrouth
Collège du Sacré-Cœur de Beyrouth
Georges Shehadé au dernier rang à l’extrême gauche

( Archives Georges Schehadé / IMEC )

En 1923, Georges, en fin d‘études commerciales, entra à l’Université de Droit Saint-Joseph, rattachée à la faculté de Lyon. Au bout de trois ans, il obtint sa licence. Depuis quelques mois, il travaillait déjà en temps que stagiaire dans un cabinet d’avocat.
Il pensait toujours «poésie» et avait confié,en cette année 1928 quelques-unes de ses œuvres à l’un de ses amis qui partait pour Paris. Ce dernier trouverait peut-être un éditeur de bonne composition…
À Beyrouth, la chance de Georges Schehadé se nommait Gabriel Bounoure. Chroniqueur à la revue N.R.F, ce dernier avait été nommé inspecteur de l’enseignement secondaire au Liban et chargé de diverses missions officielles.

En 1928 , le haut fonctionnaire fit connaissance du jeune Schehadé et décela très vite en lui un véritable talent et « Ce jeune poète, écrivit-il à Jean Paulhan, (1) possède les dons les plus rares, il sait à peine encore s’en servir, mais nous éblouit par une légèreté , une agilité, une grâce, que pour moi, je goûte très vivement . » (2) À son tour Paulhan s’intéressa aux œuvres du jeune Schehadé et c’est ainsi qu’au sommaire de la revue Commerce l’hiver 1930, on put lire le nom de Georges Schehadé accompagnant ceux de M. Jouhandeau, L-P. Fargue, de Franz Kafka et G. Ribemont-Desaignes.

À l’occasion des fiançailles de sa sœur préférée Laurice avec Georgio Benzoni, consul d’Italie à Damas, Georges effectua son premier voyage en Europe. Après avoir visité Rome, il se rendit à Paris où il eut l’occasion de rencontrer Jean Paulhan, Saint-John Perse, Jules Supervielle et Max Jacob et leur fit la meilleure impression : ils venaient tous de découvrir un vrai poète.

À son retour à Beyrouth, Georges Schehadé fut nommé rédacteur de première classe au Haut Commissariat et assistant de Gabriel Bounoure. Néanmoins, ses nouvelles fonctions ne nuisirent en aucune façon à ses travaux d’écriture. Grâce à ses relations parisiennes, son premier recueil : Poesie I fut tiré à 54 exemplaires par les éditions G.L.M. et vendu par souscription.

Recevoir une lettre de félicitations signée Paul Eluard : « Je lis et je relis chaque jour vos poésies. Je vous en remercie… Votre livre me fait du bien que vous ne pouvez évaluer. Veuillez être assuré de toute mon admiration, de toute mon affection », (3)  quoi de plus valorisant !

Au printemps 1938,  Madame Huntzinger, l’épouse du général en chef des troupes du Levant, proposa à Georges d’écrire un impromptu à l’occasion du Bal annuel des Officiers. Ce projet enchanta le jeune écrivain qui se mit tout de suite à la tâche. C’est ainsi que naquit en quelques jours Chagrin d’Amour, pièce en un acte qui fut interprétée par cinq militaires, un jeune conseiller au Haut Commissariat et Habib, le jeune frère de Georges. La pièce fut vivement applaudie : « Tous les chagrins d’amour comme les rêves se ressemblent.Mais il y a façon de les accueillir et d’en faire part aux autres. Celle de Schehadé est toute spéciale ; un peu gauche encore mais si originale, si jolie. Il y a là un beau talent qui veut s’épanouir comme les fleurs » (4)  « J’ai aimé Chagrin d’amour. C’est un paysage frais, léger que frôle de ses ailes délicates une sensibilité toute spirituelle ; c’est un parfum insaisissable : c’est une fantaisie de poète. C’est une jolie chose ». (5)
C’en était fait Georges était devenu un auteur dramatique

Chagrin d'amour de Georges Schehadé
Rideau de scène dessiné par Georges Cyr pour Chagrin d’amour
Journal Le Jour – 3 juillet 1938.     
Coll. part.

(1)  Jean Paulhan, écrivain, rédacteur en chef de la N.R.F
(2) Lettre du 28 février 1930 (cf Georges Shéhadé, poète des deux rives Danielle Baglione et Albert Dichy éditions de l’IMEC)
(3) Lettre du 30 mars 1938 (cf Georges Shéhadé, poète des deux rives Danielle Baglione et Albert Dichy éditions de l’IMEC)
(4) Marcel Chiha Le Jour édition régionale 3 juillet 1938
(5) Joseph Oughourlian : Phenicia ( revue libanaise ) juillet 1938

2. Des débuts difficiles pour un théâtre de poésie

Sans plus attendre, heureux et se sentant encouragé par son succès, Georges Schehadé décida d’inventer une nouvelle pièce. Les idées se bousculaient dans sa tête, il écrivait des répliques sur toutes les feuilles qui lui tombaient sous la main, y compris du papier à l’en-tête du Haut-Commissariat. Un titre fut tout de suite trouvé, sans hésitation, ce sera : Monsieur Bob’le.
Après plusieurs mois, le manuscrit fut achevé, les épreuves corrigées. Il ne restait plus qu’à mettre la pièce en répétition.

La France ayant déclaré la guerre à l’Allemagne en septembre 1939, pas question d’espérer monter à Paris. Il fallait se contenter de mettre Monsieur Bob’le (1) en scène à Beyrouth avec pour interprètes quelques amis dont la femme d’Henri Seyrig, directeur du service des Antiquités du Liban.
Malheureusement, à l’automne 1940, en dépit de l’Armistice en France, la guerre n’était pas terminée, les évènements se précipitèrent et les combats menés par les Alliés et les Forces Françaises libres se poursuivaient au Moyen Orient.
Pendant ce temps, Georges ayant été nommé secrétaire général de l’École supérieure de Lettres de Beyrouth, en profita pour faire jouer certains passages de Mr Bob’le par quelques-uns de ses étudiants.

1945, il aura fallu attendre quatre années pour que Georges puisse demander à sa sœur Laurice, dont le mari avait été nommé Chef de missions à l’ambassade d’Italie à Paris, de l’aider à faire éditer en France Mr Bob’le, resté jusque là dans l’ombre.
Lors de son congé annuel, Georges Schehadé se rendit à Paris. Il y rencontra alors Louis Jouvet qui parut intéressé : «  Si j’avais dix ans de moins, lui dit le comédien, j’aurais accepté de prendre le risque ».

De retour au Liban, Georges fit connaissance sur le bateau, d’une jeune personne, Brigitte Collerais, dont il tomba amoureux. Elle sera la femme de sa vie, il l’épousera en mars 1951 et ne la quittera jamais.

Juillet 1946, Georges quitta une première fois le Liban pour venir vivre à Paris auprès de Brigitte. Il postula et obtint un poste à l’Unesco. C’est alors qu’ il rencontra Max-Pol Fouchet, Pierre Emmanuel, Tristan Tzara, André Breton, Benjamin Péret, Julien Gracq, Paul Eluard, Philippe Soupault. Cette fois, Georges Schehadé faisait vraiment partie du monde littéraire parisien.

Des articles élogieux dans CombatLes Cahiers du SudLa Gazette des Lettres témoignaient de son talent de poète dont les œuvres furent régulièrement publiées.

Alerté par le journaliste écrivain Max-Pol Fouchet, Georges Vitaly, jeune metteur en scène officiant au petit théâtre de la Huchette, prit connaissance de M. Bob’le avec grand enthousiasme. Pour monter la pièce, il lui fallait trouver de l’argent. Il fit donc les démarches nécessaires auprès du Ministère pour obtenir « l’aide à la première pièce », subvention accordée aux auteurs débutants. Tout espoir était permis, mais il fallait attendre.

À l’Unesco, Georges Schehadé ne fit pas l’affaire. Il dut donc, en octobre 1949, retourner à Beyrouth abandonnant à la fois Brigitte et ses projets. Il dut attendre juin 1950 pour recevoir de bonnes nouvelles de Georges Vitaly : « l’aide à la première pièce » venait de lui être accordée et sa pièce serait mise en répétition en janvier suivant. Gérard Philipe, auquel G. Vitaly avait proposé le rôle de M.Bob’le, s’était récusé. Pour lui le personnage devait être joué par un acteur plus âgé. Ce fut en définitive à R.J Chauffard, jeune comédien, interprète préféré d’ Arthur Adamov, Eugène Ionesco, Jean-Paul Sartre, Marguerite Duras , Jacques Audiberti etc…, qui eut le rôle.
La première représentation fut fixée au 30 janvier 1951. Trois jours auparavant paraissait dans le journal Arts, sous la signature de Max-Pol Fouchet, un bel article intitulé: « L’aventure de Bob’le , c’est le passage du poète… ».

Dès le lever du rideau, la représentation surprenait le spectateur, elle exigeait de lui un effort, une parfaite adhésion alors qu’il ne pouvait se raccrocher à aucune véritable action, mais cet effort surmonté, il se sentait récompensé et heureux en écoutant cette sorte de long poème. Les critiques furent naturellement contradictoires. Le clan des mécontents l’emportait sur celui des enthousiastes. Découragé à la lectures des méchants papiers, les spectateurs se firent rares Les premières salles furent à moitié pleines, le théâtre n’en contenant qu’une soixantaine, c’était assez dire le peu de public qui découvrait M. Bob’le. Le critique dramatique Guy Dumur, un fervent de la pièce, proposa à Maurice Noël, directeur du Figaro littéraire, d’organiser une table ronde des poètes défenseurs de l’ouvrage. André Breton, René Char, Georges Limbourg, Benjamin Péret, Henri Pichette, Max –Pol Fouchet , auxquels se joignit Gérard Philipe se réunirent pour chanter les louanges du spectacle. La location du théâtre fut alors assaillie par le public payant Malheureusement G. Vitaly, inquiet des mauvais résultats des premiers jours, s’était engagé auprès d’un autre auteur P.A. Bréal et M. Bob’le dut quitter la scène au soir de sa quarantième représentation. Mais la bonne réputation de la pièce ne faisait que commencer. Dans les années qui suivirent, M. Bob’le fut à l’affiche à Sao Polo, à Stockhoim, en Autriche et en Allemagne, pour la plus grande gloire de son auteur.

En cette année 1951, un nouveau grand bonheur emplit de joie les cœurs de Georges et de Brigitte : un petit garçon venait de naitre, auquel ils donnèrent le prénom d’Elie-Philippe.
(1)   Cf quelques pièces

3. Le Metteur en scène Jean-Louis Barrault découvre l’auteur Georges Schehadé

À peine le rideau définitivement tombé sur M. Bob’le, G. Schehadé rechercha un nouveau sujet.Le premier qui lui vint à l’esprit n’était pas très original : pour un homme, la trahison de sa jeunesse à mesure que les années passent était, certes, un thème banal. Mais, il n’était qu’un point de départ et la manière dont Georges Schehadé l’allait traiter était particulièrement chimérique et étrange :  « Un soir, je marchais sur une montagne du Liban. J’ai vu une maison allumée, avec d’étranges personnages qui montaient, descendaient. Une lampe qui changeait de couleur. Un village qui changeait de pays. Les arbres eux-mêmes étaient de la fête. Il n’y avait de fixe, de certain que l’heure. Le temps était accoudé à la porte de cette maison comme un vieil homme. Il m’advint alors à l’esprit d’écrire La Soirée des Proverbes ». (1)

La soirée des Proverbes
« La vie est courte comme la journée d’un escargot »
La Soirée des ProverbesDessin d’Amine El Bacha

(Coll. Gérard Khoury)

Au cours d’un séjour à Paris, Schehadé rencontra Jeanne Laurent, très efficace sous-directrice des Arts et Lettres  au ministère de la Culture ; elle lui conseilla de soumettre son nouvel ouvrage au Comité de lecture de la Comédie-Française. D’autre part les jeunes metteurs en scène, Jacques Mauclair (2), Jean Négroni (3) et André Clavé (4) s’intéressaient à La Soirée des Proverbes (5) mais il leur manquait les fonds pour s’y attaquer. En fait, ce fut Jean-Louis Barrault, admirateur inconditionnel de M. Bob’le, qui eut la préférence. Directeur du théâtre Marigny, Barrault venait de faire aménager dans les combles une petite salle de spectacle et se proposa de l’inaugurer avec la pièce de  Schehadé.

Jean-Louis Barrault et Georges Schéhadé
Jean-Louis Barrault et Georges Schéhadé.  in : Théâtre de France.   Collection A.R.T.

Avant que ne commencent les répétitions, Jean-Louis Barrault fit jouer ses relations auprès du directeur du cabinet du ministre des Affaires Étrangères pour que G. Schehadé obtienne un congé afin d’assister aux répétitions de la pièce à Paris. L’auteur et le metteur en scène travaillèrent alors en parfaite harmonie. Cherchant à se comprendre l’un et l’autre, le premier corrigeait parfois son texte et le second s’appliquait à en traduire toute la poésie.

Les répétitions débutèrent le 15 décembre 1953. La revue des Lettres Nouvelles avait publié le texte de la pièce et le Tout-Paris littéraire en avait déjà pris connaissance. Schehadé était beaucoup plus inquiet que pour M. Bob’le. Dans une lettre à Laurice, il se confia : «  Les répétitions vont bien… et quelquefois très mal. Barrault me tranquillise… « La pièce viendra un jour, me dit-il ; un jour vous l’aurez devant vous ». En attendant on patauge dans l’incertitude (et moi dans l’inquiétude). Barrault est merveilleux d’intelligence, de lucidité, de calme. Sans lui,  je perdrai confiance… »  (6)

Le 30 janvier 1954, soir de la répétition générale, à l’instar de ce qui se passait sur la scène, le public donna lui aussi son spectacle. Certes, la pièce n’avait pas la construction d’un ouvrage de boulevard : premier acte : exposition, deuxième acte : action, troisième acte : conclusion. Rien de tout cela dans La Soirée des Proverbes. Il y avait donc d’une part les spectateurs initiés qui, en dépit des passages poétiquement obscurs, s’exclamaient que l’histoire était toute simple, parfaitement claire, et puis ceux, totalement fermés à la poésie de l’auteur, qui déclaraient à haute et intelligible voix qu’il n’y avait rien à comprendre à ce texte abscons.

La soirée des proverbes
Nicole Berger et Jean Servais dans La Soirée des proverbes
in :Théâtre de France.    Collections A.R.T.

Lors de la seconde semaine des représentations, une vingtaine d’étudiants en droit, de tendance nationaliste, tentèrent un chahut incompréhensible, La Soirée des Proverbes ne faisant appel à aucune allusion politique. L’arrivée de quelques gardiens de la paix mit fin très vite à ce grabuge.

Tandis que les représentations se poursuivaient au Théâtre Marigny, Georges Schehadé fut rappelé précipitamment à Beyrouth. Elie, très malade, allait mourir le 7 mars. Perdre leur père fut pour tous les frères et sœurs un grand chagrin. «  J’ai perdu l’homme que j’admirais et aimais le plus au monde » écrivait Georges à un ami.

La Soirée des Proverbes ne connut que vingt-sept représentations au Petit Marigny. Mais, très vite, sa renommée franchit les frontières. En mai 1954, G. Schehadé signa des contrats pour que la pièce soit traduite et jouée en Scandinavie, en Allemagne, en Suisse allemande et en Angleterre. Dans une lettre adressée à Jean-Louis Barrault, l’auteur le remerciait d’ « avoir tiré pour lui les marrons du feu… » Et Barrault lui avait répondu à l’avance : « Le travail que nous avons fait ensemble m’a rapporté un ami et j’attends, si vous me faites encore confiance, votre prochaine pièce » (7).

(1) Georges Schehadé Cahier de la Compagnie Madeleine Renaud – Jean Louis Barrault N°4
(2) Jacques Mauclair, ancien élève de Louis Jouvet, metteur en scène de pièces d’A. Adamov et E. Ionesco
(3) Jean Négroni, comédien de la Compagnie Jean Vilar et metteur en scène.
(4) André Clavé, metteur en scène, fondateur de la Cie La Roulotte puis Directeur du Centre Dramatique de l’Est
(5) cf. Quelques pièces
(6)  Lettre du 18 janvier 1954 (cf Georges Schéhadé, poète des deux rives Danielle Baglione et Albert Dichy éditions de l’IMEC)
(7) Lettre du 17 mars 1954 (cf Georges Shéhadé, poète des deux rives Danielle Baglione et Albert Dichy éditions de l’IMEC)

4. L’Affaire Vasco

« Cette prochaine pièce » était déjà en chantier et Schehadé hésitait entre deux titres : Lieutenant Septembre ou Histoire de Vasco. Le second fut définitivement choisi. Alors que la pièce était aux trois quarts terminée, Schehadé en avertit Jean-Louis Barrault : « La pièce s’annonce d’un bout à l’autre comique avec, bien entendu, ça et là, de grandes brûlures. Je crois que vous aimerez bien Histoire de Vasco ( qui comme son nom l’indique comporte une histoire ). L’écriture est aussi plus directe… ». (1)

Après avoir pris connaissance du manuscrit, Barrault fit part de son enthousiasme à Schehadé : « Votre pièce me ravit et m’enthousiasme en tous points ! Je ne sais si les gens la consacreront comme un chef d’œuvre ; pour moi ce doit en être un (…) Je pleurerais des larmes de sang si vous ne vouliez pas que je monte la pièce ». (2)

En 1956 le contrat de Jean-Louis Barraud au Théâtre Marigny prenant fin, il s’ensuivit une tournée mondiale de la Cie Renaud-Barrault au cours de laquelle fut affichée Histoire de Vasco. (3) Après Zurich, ce fut Lyon, puis Barcelone, Munich, Varsovie, Berlin, Stockholm… partout ce fut un immense succès, clôturé par le triomphal festival de Baalbek à l’issue duquel le président de la république libanaise éleva Georges Schehadé au rang de commandeur du Cèdre.

Ce fut le 1er octobre 1957 que Histoire de Vasco fut présentée à Paris, lors d’une Première de gala, au Théâtre Sarah Bernhardt, dont Jean-Louis Barrault venait de prendre la direction. « Soirée brillante, une forte majorité de smokings et de robes du soir… » (4) Le Tout-Paris était là. Marcel Achard, Jacques Cocteau, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Armand Salacrou, Marie Bell, Renée Saint-Cyr, Alice Cocéa, Christian Dior, Serge Lifar, Jacques Chaban-Delmas, René Coty…  Avant la représentation on avait distribué le programme dans lequel Schehadé avait écrit : « Histoire de Vasco est un livre d’images (…) Chaque fois avant d’écrire je sortais de leur boîte les soldats de plomb de mon fils et je les regardais pour m’inspirer de leurs couleurs vives et de leur innocence. Dans mon esprit, comme vous le voyez, cette Histoire de Vasco devait finir bien. Rien à faire, les petits soldats de mon fils tuèrent Vasco ».

En dépit de ce texte qui se voulait plaisant, le spectacle fut assez mal reçu. L’histoire de ce petit coiffeur dont l’héroïsme fut fatal, révolta l’assistance et le Maréchal Juin, ostensiblement, se retint d’applaudir. Alors que nos soldats français se battaient courageusement en Algérie pouvait-on mettre en scène l’ouvrage d’un auteur libanais, chantre du pacifisme ? Ainsi pensaient de mauvais esprits. Les critiques du lendemain se montrèrent sévères, l’un d’eux, Léon Treich, alla jusqu’à demander l’interdiction du spectacle … Soutenu par le poète René Char, Robert Kemp dans Le Monde évoqua L’Affaire Vasco. À l’encontre de tous ces contestataires, l’hebdomadaire Arts proposa la Une de son journal à Jean-Louis Barrault. L’article eut pour titre «On m’assassine». Montèrent à sa rescousse les écrivains Jean Dutourd et Jean Schlumberger ainsi que les critiques dramatiques Jacques Lemarchand et Guy Dumur.

La carrière de la pièce ne dura que jusqu’en décembre. Pourtant les représentations furent toutes couronnées de succès. Les salles étaient pleines à craquer de clients qui avaient payé leurs places et le public debout après chaque séance, applaudissait à tout rompre.

Début janvier 1958, le spectacle reprit le cours de sa trajectoire sur des scènes étrangères. Traduit, mis en scène et joué par les artistes locaux à Hambourg,  Bâle,  Bochum, au Caire, etc… il était toujours admirablement accueilli.

Georges Schehadé s’était remis à l’écriture. Il commença une nouvelle pièce dont il voulait encore cacher le sujet à ses amis. Il fut interrompu dans son travail par le lancement du film, en langue française, Goha (5), dont il avait écrit, sur la demande du réalisateur Jacques Baratier, le scénario et les dialogues. Le film sera projeté à Cannes lors du Festival. Couronné par le jury, présidé par Marcel Achard, il obtint le Prix International de la Critique «pour son originalité poétique et la qualité exceptionnelle du commentaire et du dialogue de Georges Schehadé

Le printemps 1958 fut au Liban le printemps de tous les dangers.

Après que Nasser ait décrété la nationalisation du canal de Suez en 1956, l’Égypte et la Syrie décidaient de fusionner pour former le Royaume Arabe Uni. À Beyrouth, le président Camille Chamoun, ami de la France et du Royaume Uni, refusa de s’associer à ses voisins. Les Musulmans libanais se révoltèrent contre leur gouvernement alors que les chrétiens le soutenaient dans son désir d’indépendance. La guerre civile n’était pas loin. Et bientôt, les manifestions armées, les bombes, les assassinats firent de Beyrouth une ville assiégée. Les forces américaines débarquèrent en orient. Ils sauvegardèrent l’indépendance du pays, mais une guérilla sournoise n’était pas prête à lâcher prise. Dans ces conditions de vie, il était impossible à Georges Schehadé de travailler.

(1) Lettre de Jean-Louis Barrault du 24 février 1955 ( fonds Georges Schehadé – IMEC )
(2)  Lettre de Jean-Louis Barrault du 18 décembre 1955 ( fonds Georges Schehadé – IMEC )
(3)  cf. Quelques pièces
(4)  Le Figaro , 2 octobre 1957
(5) Film tiré du roman Livre de Goha le simple signé de deux écrivains de langue française, Albert Ades, né au Caire en 1898 et Albert Josipovici, né à Constantinople en 1892. L’ouvrage fut édité en 1919 par les éditions Calmann-Lévy

5. L’auteur incompris en France et applaudi à l’étranger

Après une longue période de trouble et de désespérance, pendant laquelle il avait continué à composer quelques poèmes, Schehadé put enfin se consacrer à son travail de dramaturge.

En août 1959, il posta à l’intention de Jean-Louis Barrault sa cinquième production, intitulée Les Violettes. En novembre 1956, tous deux s’étaient déjà entretenus du sujet de cette pièce.

Lorsqu’il reçut le manuscrit, Jean-Louis Barrault allait être nommé directeur de l’Odéon – Théâtre de France. Il s’était engagé envers Paul Claudel et préparait la mise en scène de Tête d’Or  . Il n’était donc plus question pour lui d’envisager de monter la pièce de Georges Schehadé.

Le Théâtre de Lutèce avait ouvert ses portes en 1951 et, depuis cette date, il avait accueilli un répertoire de pièces dites d’avant-garde, présentées par de jeunes metteurs en scène. L’un d’eux Jean-Marie Serreau aurait aimé monter Les Violettes, mais  Schehadé, fort du succès remporté par L’Histoire de Vasco en Allemagne préféra que la création de sa pièce ait lieu, le 21 septembre 1959, au Schauspielhaus de Bochum suivie d’une reprise au Festival de Berlin plutôt qu’à Paris. C’est ainsi que l’histoire du professeur Kufman, ce savant diabolique dont les expériences dites scientifiques à base de violettes bouleversaient la tranquillité des pensionnaires de Mme Borromée, fut applaudie sans réserve par un public d’Outre-Rhin, inconditionnel du théâtre de Schehadé.

Les accords entre Jean-Louis Barrault et Georges Schehadé n’étaient pas rompus. Une correspondance suivie et amicale entre les deux hommes en était la preuve.

Le 8 novembre 1960, Barrault recevait le manuscrit d’une nouvelle pièce, signée G. Schehadé, intitulée  : Le Voyage. Il la trouva excellente et les répétitions commencèrent à la mi-décembre au Théâtre de France.

Interviewé par un journaliste de l’hebdomadaire Arts, Schehadé se confia : «  J’ai eu cette inspiration en écoutant un enregistrement de L’Ile au Trésor que mon fils avait mis sur le tourne-disque. Cela a évoqué pour moi un monde de voiliers, un univers marin. Je suis parti de cette image » (1). C’était ainsi que l’action de la pièce se déroulait en une nuit, dans le port de Bristol, à la grande époque de la marine à voile, aux alentours de 1850.

(1) Schehadé s’efforça cette fois de faire concorder réalisme et poésie sans pour autant priver Christopher, simple commis de magasin, de son univers de fantaisie et de rêve. Les efforts de l’auteur furent récompensés. La critique se montra quasiment unanime pour applaudir le spectacle très joliment décoré par Jean-Denis Malclès.

Jean-Jacques Gautier, l’ennemi des spectacles antérieurs, reconnaissait, « … L’ironie, l’humour, l’invention et le charme jouent leur partie dans cette représentation » (2)  Le censeur Gabriel Marcel se réjouissait : «  J’étais déjà certain que Georges Schehadé était un poète, mais je doutais encore qu’il fût un auteur dramatique. Ce doute ne me paraît plus permis aujourd’hui ». (3)Quant aux admirateurs inconditionnels de Schehadé, ils furent délirants d’admiration «  Je me classe d’emblée parmi les spectateurs éblouis… » (4) écrivait Bertrand Poirot Delpech, et Jacques Lemarchand de s’extasier : «  Ce Voyage est la plus ravissante et mélancolique histoire – et pleine du comique le plus raffiné, de la poésie la plus sensible – que Georges Schehadé nous ait racontée  ». (5)

Retourné à Beyrouth, Georges Schehadé reçut quelques semaines plus tard des nouvelles de Jean-Louis Barrault, un peu désabusé, mais faisant contre mauvaise fortune bon cœur : « Les représentations du Voyage se poursuivent normalement. Les recettes sont moyennes … Les gens qui viennent assister à la représentation sont ravis. Beaucoup apprécient le « rare » de l’œuvre…  Nous sommes heureux de te servir, nous ne nous lassons pas de ta pièce. Pense à en écrire une autre ». (6)

Georges y pensait… Le 16 mai, il écrivait à sa sœur Laurice : «  J’ai commencé une nouvelle pièce et je patauge, je patauge dedans comme un canard ». (7)
Tandis que M. Bob’le,  La Soirée des ProverbesHistoire de VascoLes Violettes et Le Voyage continuaient leur périple triomphal à travers l’Europe et le Moyen-Orient, Georges Schehadé s’attaquait à un nouveau drame, il aurait pour titre : L’Émigré de Brisbane. Il s’agissait d’un vieil homme qui retournait dans son pays afin d’y rencontrer un fils qu’il n’avait jamais connu. Au lendemain de son arrivée, les gens du village apprenaient sa mort soudaine. On rassembla toutes les femmes afin de découvrir la mère du bâtard. Horreur ! Comment pouvait-on poser cette question à des épouses apparemment modèles ? On apprit alors que la sacoche du vieil émigré contenait un trésor à l’intention de l’enfant inconnu … Ce début de la pièce aurait pu être celui d’une comédie de boulevard … Ce fut peut-être la raison pour laquelle l’auteur mit presque trois ans à écrire son ouvrage. Il se sentait sans doute trop à l’étroit dans un canevas bien tracé. Toujours est-il que lorsqu’il envoya son manuscrit à Jean-Louis Barrault, début décembre 1964, ce dernier allait partir, à nouveau, pour une longue tournée à l’étranger avec sa compagnie. Or donc, pas de projet immédiat sur une scène parisienne.

Le 12 janvier 1965, la création mondiale de L’Émigré de Brisbane au Residenztheater de Munich, traduite en langue allemande, mise en scène par l’Allemand Kurt Meisel, dans les décors de Jean-Denis Malclès, fut longuement acclamée, avant d’être applaudie au Schauspielhaus de Bochum.

Dans le même temps, Schehadé eut la joie d’apprendre que le comité de la Comédie-Française venait de recevoir à l’unanimité sa pièce L’Émigré de Brisbane. (8)  Interviewé par l’envoyé spécial du Figaro littéraire, Schehadé s’expliqua sur le sens de cette dernière pièce. Non, il ne voulait pas au départ écrire une oeuvre engagée  : « Je n’avais aucune intention quand j’ai commencé ( Les Violettes ) sinon d’écrire une comédie légère, charmante, piquante. Je ne suis pas un moraliste. J’ai montré la tendresse des gens humbles, évoluant dans un petit milieu… Il faut bien qu’une pièce débouche quelque part. A partir d’une rencontre entre un savant et des violettes, la voie était tracée. Je ne pouvais pas aller ailleurs. Je débouchais sur une parodie de la science qui va se nicher dans les choses les plus innocentes et s’empare des gens les plus humbles ». (9)

Alors que la pièce ne trouvait pas de théâtre pour l’accueillir à Paris, elle poursuivait en France et en Suisse une brillante carrière. Les critiques se déplaçaient pour aller l’applaudir. Tandis que Jean-Jacques Lerrant écrivait : «  Quelle jolie pièce ! Et quel joli travail ! L’auteur funambulesque des Violettes Georges Schehadé a trouvé en Roland Monod un metteur en scène accordé aux grâces subtiles de son texte (..) Bondissant, allègre, lyrique, drôle, le verbe de Schehadé avec ses trouvailles, ses bizarreries ailées, ses beaux morceaux d’éloquence excite cette humanité borroméenne (10)  que le metteur en scène a coloré de gags tendrement comiques… (…) Et derrière la comédie sourd la panique du poète face à un monde qui prépare sa propre destruction » (11)Robert Abirached renchérissait : « … Georges Schehadé, de tous nos poètes le plus innocent et le plus lunaire, est devenu, depuis quelques années , l’un des plus sensibles au désordre du monde, sans renoncer en rien à son propre univers ».(12)
Il ne suffisait pas à l’auteur d’être joué en France et au Moyen Orient, il fut invité à présenter L’Émigré de Brisbane au Théâtre Daniel Sorano de Dakar. Reçu officiellement par le président Léopold Senghor, il fut élevé au rang de Commandeur dans l’Ordre national du Lion du Sénégal.

Lors d’un court passage à Paris, Georges Schehadé rencontra Maurice Escande, administrateur de la Comédie-Française. Ils décidèrent tous deux de confier la mise en scène de L’Émigré de Brisbane à Jacques Mauclair.

Hélas, le 5 juin la guerre des Six Jours allait commencer entre Israël, l’Égypte, la Jordanie et la Syrie. Le Président libanais Charles Hélou eut la sagesse de demeurer hors du conflit. Mais il ne put empêcher l’exode des Palestiniens qui, chassés par les Israéliens de Cisjordanie, arrivèrent au Liban par milliers.

Georges Schehadé, invité à New-York pour une « Rencontre mondiale de poésie » quitta Beyrouth le 25 août. Il se rendit ensuite à Montréal où étaient affichées Les Violettes. Puis il regagna Paris pour suivre les répétitions de L’Émigré de Brisbane à la Comédie-Française.

La Première représentation eut lieu le 30 novembre. Si l’on croit Robert Abirached, ce fut une réussite pour l’auteur : « La générale a pris fin tout à l’heure sous les acclamations d’un public chaleureux et je crois pouvoir dire tout à trac qu’il n’y aura pas de Bataille de Brisbane  (13), mais non pour le spectacle.Robert Abirached poursuivait ainsi son article : « J’aurais voulu rendre hommage sans arrière-pensée au talent de ces acteurs rompus à toutes techniques de leur métier. Mais comme ils manquent tous de liberté et d’invention ! Comme ils sont empêtrés dans leurs habitudes ! Nulle part au monde on ne joue comme cela aujourd’hui et je m’étonne qu’un homme de théâtre aussi averti que Jacques Mauclair n’ait pu briser tous ces carcans …  » (14).Les autres critiques de tous bords renchérissaient. Jean-Jacques Gautier, toujours réticent vis-à-vis du théâtre de  Schehadé écrivait : «  Cela aurait pu servir d’argument à un joli petit conte, mais pourquoi une pièce ? (…) Et surtout pourquoi à la Comédie-Française où l’on crée actuellement si peu de grandes œuvres ?  ».  (15) À son tour, Pierre Marcabru, favorable à l’auteur, insistait : « Je crains que la Comédie-Française ne soit pas le lieu idéal pour cultiver le merveilleux. (…) Je le dis d’autant plus librement que je tiens L’Émigré de Brisbane pour l’une des plus belles pièces que l’on ait écrites sur les fascinations de l’argent et Georges Schehadé pour l’un des poètes les plus purs et les plus innocents que la langue française ait porté ».(16)

Alors que se poursuivaient les représentations du Théâtre Français, Georges Schehadé annonçait déjà sa prochaine pièce intitulée Brouette : «  C’est le nom d’une jeune fille que son père appelle Brouette quand il est fâché et Bruyère quand il est content. Entre Brouette et Bruyère il y a l’alliance secrète des choses qui se passent dans les jardins ou dans les champs. Et puis dans le mot brouette, quel mystère ! C’est un véhicule tellement humain, c’est le complément terrible de l’Homme ». (17) Le manuscrit sera abandonné pour être repris en 1974 et restera finalement inachevé.

Et cela en sera fini de Georges Schehadé, auteur dramatique. Certes ses pièces seront encore interprétées dans le monde entier, mais il n’y en aura plus d’autres.

L’Émigré de Brisbane, transcrit en arabe, sera ovationné au festival d’Hammamet … Et le 6 janvier 1969, dans une réalisation de Jean Pignol (18), la pièce sera diffusée sur la première chaine de l’O.R.T.F., d’après la mise en scène de la Comédie-Française.

Histoire de Vasco sera traduite en vingt langues et sous le titre Story of Vasco deviendra un opéra monté au Sadler’s Wells Opéra de Londres.

Quant au Voyage, il sera retransmis sur la Première Chaîne le 13 juin 1973.

(1) Arts 15 février 1961
(2) Jean-Jacques Gauthier Le Figaro 22 février 1961
(3) Gabriel Marcel Les Nouvelles littéraires 2 mars 1961
(4) Bertrand Poirot -Delpech Le Monde 22 février 1961
(5) Jacques Lemarchand Le Figaro Littéraire 23 février 1961
(6) Lettre du 19 mars 1961 (cf Georges Shéhadé, poète des deux rives Danielle Baglione et Albert Dichy éditions de l’IMEC)
(7) page 231 (cf Georges Shéhadé, poète des deux rives Danielle Baglione et Albert Dichy éditions de l’IMEC)
(8) Roland Monod, comédien, metteur en scène, directeur du théâtre de la Criée à Marseille
(9) Le Figaro Littéraire 20 septembre 1966
(10) Il s’agit des clients de la pension de famille tenue par Mme Borromée
(11) Jean-Jacques Lerrant Le Figaro 27 septembre 1966
(12) Robert Abirached Le Nouvel Observateur 4 octobre 1966
(13) et (14)  Robert Abirached revue de L’Orient 1er décembre 1967 ( allusion à la Bataille de Vasco )
(15) Jean-Jacques Gautier Le Figaro 1er décembre 1967
(16) Pierre Marcabru France-Soir 1er décembre 1967
(17) Georges Shéhadé Le Figaro Littéraire 14 décembre 1967
(18) Jean Pignol ( 1924 – 1990 ) comédien, metteur en scène, réalisateur T.V.

6. Le temps des honneurs et du désarroi

Alors que la notoriété de Georges Schehadé ne faisait que croître au point qu’un documentaire télévisé lui fut consacré, que de toutes parts on lui demandait de rédiger des préfaces, des textes d’allocution, la situation du Liban devenant de plus en plus inquiétante, il se sentait vide de tout projet « Je n ‘ai rien à dire, rien d’intéressant. J’écris peu, par force presque. Je n’ai rien fait depuis des années (…) Je suis paresseux ».. (1) 

Bientôt, il fit partie du jury du Festival de Cannes. Une soirée en son honneur fut organisée au Centre Pompidou, – soirée à laquelle assistaient Julien Gracq, Emil Cioran, Jean-Louis Barrault et l’élite de la colonie libanaise de Paris. Mais Georges Schehadé ne cessait d’être angoissé. À Paris, il mourait d’inquiétude pour sa famille et son pays depuis l’éclatement de la guerre civile en avril 1975.

« Si j’ai quitté Beyrouth en 1976, c’est parce que mon quartier était devenu inhabitable. J’y retournai pourtant chaque fois que cela me paraissait possible (…) Je ne suis pas quelqu’un de politisé, mais je suis farouchement patriote. On ne peut pas vivre en marge, on ne peut pas faire l’autruche quand il s’agit de sa Patrie » (2) déclarait-il en novembre 1981.

En 1982, alors que ses poèmes continuaient à être édités, Georges fut dans l’impossibilité d’écrire une ligne pendant plusieurs mois, tant la situation du Liban ne cessait de l’inquiéter. C’était pour lui devenu une obsession.

En 1984, après de multiples représentations à l’étranger Les Violettes furent affichées au Théâtre Montansier de Versailles, puis, en mars 1985, elles furent enfin reprises à Paris, au théâtre de l’Athénée. Georges Schehadé, ayant fait une mauvaise chute, ne put assister à la première représentation. Apparemment une sorte de distanciation s’était établie entre lui et son théâtre. Il écrivit à sa sœur Renée : «  La pièce  Les Violettes a été jouée avec des hauts et des bas, et comme il avait été convenu, c’est-à-dire trente fois… » (3) C’était tout !

En novembre 1986, le premier Grand Prix de la Francophonie était accordé à la quasi-unanimité à Georges Schehadé par l’Académie Française. La cérémonie officielle de remise eut lieu sous la Coupole. Le récipiendaire était heureux, certes, mais fatigué, il souffrait depuis quelque temps d’un emphysème respiratoire. Néanmoins, il se rendit au Québec, à l’occasion du « Sommet francophone » organisé par la Société royale du Canada. « On lui avait préparé un périple digne d’un chef d’Etat, doublé d’une star : rencontres avec les grandes plumes locales, avec des étudiants préparant des thèses sur son œuvre, avec le gouverneur général, des ministres, le chef de l’opposition québécoise, les communautés libanaises immigrées ».  (4)

Ce sera son dernier grand voyage.

En mars 1988, Georges Schehadé fut élevé au grade de Commandeur dans l’Ordre des Arts et Lettres. Il reçut sa décoration des mains de Jean-Louis Barrault.
Ce sera sa dernière récompense.

Du 2 au 20 octobre, Georges fut hospitalisé à l’hôpital Necker. À son retour chez lui, très affaibli, il ne recevait que quelques amis intimes et le 17 janvier 1989, après avoir dîné avec sa femme, son fils et sa belle-fille, il s’éteignit, terrassé par une embolie.

(1) Georges Schehadé Le Reveil 30 janvier 1978
(2) Georges Schehadé Le Monde 22 novembre 1981
(3)  Georges Schehadé, lettre à sa sœur Renée Thomas (cf Georges Shéhadé, poète des deux rives Danielle Baglione et Albert Dichy éditions de l’IMEC)
(4) Jean-Pierre Péroncel – Hugoz Le Monde 11 septembre 198

7.  Quelques pièces

MONSIEUR BOB’L

Pièce en trois actes, créée le 2 février 1951, au théâtre de la Huchette, interprétée par Jacqueline Maillan, Jacques Fabbri, Georges Vitaly, R.J. Chauffard, Jacques Jouanneau, Xavier Renoult, Monique Delaroche, Jean Laugier, Lucien Hubert, Paul Gay, François Martin, Michel Michalon, Monique Nicolas. Mise en scène de Georges Vitaly. Décors de Dora Maar.

Analyse
Monsieur Bob’le est le doux vieillard, bienfaiteur d’une petite ville imaginaire. Le pharmacien, le maréchal ferrant, l’institutrice, les vieilles filles, les amoureux, le métropole Nicolas, ils se veulent tous l’ami de M. Bob’le. Ils écoutent pieusement ses préceptes, consignés dans son livre de sagesse : Le Trémandour. Mais, un jour, M. Bob’le est obligé de partir quelque temps pour une île mystérieuse. Malade, il meurt dans un hôpital lointain, tandis que lui apparaissent un à un tous ses amis et que la sirène du bateau, annonçant le retour, retentit dans le port.

 Critiques
« Je n’ose même pas écrire à quel point je déteste ce genre de littérature qui s’entoure de favorable obscurité. C’est tellement plus difficile, n’est-ce pas, d’avoir du talent quand tout le monde peut comprendre ce que vous voulez dire ! (…) Et, puis après tout, j’ai peut-être tort, archi – tort. C’est peut-être cela la poésie… Mais en fait de poésie, je suis plus attendri par les chansons et les rondes enfantines ».
Jean-Jacques Gautier Le Figaro 1er février 1951

« Mr. Bob’le est la pièce d’un poète pour qui la poésie n’est pas un torrent, mais une source discrète, pure, maniérée parfois, un peu précieuse dans son charme et recherchée dans ses images, c’est une pièce pleine de détails tantôt très beaux, tantôt très aimables, et qui va sans transitions habiles de l’extrême tendresse à la bouffonnerie, du gros comique au pathétique, c’est la pièce d’un poète au coeur pur… ».
Jacques Lemarchand Le Figaro Littéraire 3 février 1951

« Que c’est beau ! Que c’est beau cette patience du public à chercher pendant deux heures le sens d’une pièce ! Il ouvre des oreilles toutes grandes. Il n’entend qu’un mélange rance d’images fatiguées : une parodie du surréalisme à ses débuts, au temps où l’écriture automatique enfantait : « le cadavre exquis boira le vin nouveau »… Mais il applaudira le bon public, tant il redoute d’offenser un chef d’œuvre inconnu !  ».
Robert Kemp Le Monde 3 février 1951

« De la Huchette, je suis sorti joyeux, tout joyeux, comme intérieurement « lavé ». Je me suis étonné de ne pas raconter, place St Sulpice, sous les arbres croulants de pommes et pleins de rossignols « qui dorment sans solidité » une « Schéharazadé » dont j’aurais cru tous les contes ».
Jean-Louis Bory La Gazette des Lettres 15 mars 1951

« Je me suis ennuyée, ce soir-là, au théâtre de la Huchette, comme dans une salle d’attente d’une gare : la pièce n’arrivait pas ! Trois actes sont passés sans que la pièce arrive (…) Que reste-t-il sur scène où il n’y a ni histoire, ni conflit, ni drame, ni action pondérable. Rien, en vérité, rien … ».
Elsa Triolet Les Lettres Françaises 8 février 1951

« C’est une jolie idée d’avoir fait de la Poésie un personnage de théâtre et du passage du Poète un sujet de pièce de théâtre. Mais est-ce une idée d’auteur dramatique ? (…) C’est ce que je ne me hasarderais pas à pronostiquer ».
Guy Verdot Franc-Tireur 1er février 1951

« Si on affirme que M. Bob’le n’est pas une pièce, qu’il n’y a pas de sujet, que le dialogue n’est pas en «« situation » pour la bonne raison qu’il n’y en a pas non plus, de situation, que c’est poétique mais gratuit et qu’enfin, sans le talent de l’acteur qui l’incarne, 1 il n’y aurait même pas, en ce « Monsieur Bob’le », un personnage, je dirai que cela est VRAI , mais que j’aime cette pièce, pièce qui me touche plus que d’autres, construites d’après les recettes éprouvées , que je me sens, pour l’avoir entendue, pleine de gratitude ».
Renée Saurel Combat 1er février 1951

« Jai vu M. Bob’le avec un peu de retard, j’étais un spectateur prévenu. Prévenu, contradictoirement prévenu, par certains de mes confrères que M. Bob’le était une œuvre attachante, touchante d’un ton tout-à-fait inhabituel , d’un langage exquis. Prévenu par d’autres que je serais probablement réveillé au baisser du rideau final par une ouvreuse qui me frapperait légèrement l’épaule en me disant que c’était le terminus et que tout le monde descendait. Je n’ai nullement dormi tout au long de la pièce, les spectateurs, autour de moi, ne dormaient pas non plus. Ils me parurent même, mise à part une certaine minorité réticente, contents de leur soirée et le manifestèrent par des applaudissements vigoureux ».
Thierry Maulnier Combat 9 février 1951

LA SOIRÉE DES PROVERBES

Pièce en trois actes, créée le 1er février 1954 au théâtre du Petit Marigny, interprétée par Pierre Bertin, Anne Carrère, Régis Outin, Michel Piccoli, Nicole Berger, Jean-Louis Barrault, Jean-Pierre Granval , Jean Servais, Jean Gillibert, Jacques Sempey, Henri Poirier, Marie-Hélène Dasté, Edmond Beauchamp, Jacques Galland, Hélèna Manson, André Brunot . Mise en scène de Jean-Louis Barrault. Décors de Félix Labisse. Costumes de Marie-Hélène Dasté. Musique de Maurice Ohana.

Analyse
Dans une auberge, un jeune homme, Algengeorge, est mis en présence de voyageurs, rassemblés là comme par hasard avant de se rendre à la colline des Quatre Diamants où aura lieu La Soirée des Proverbes. Séduit et plein d’espoir, Algengeorge les suit. Arrivé sur place, quelle déception ! Il ne s’agit que d’une réunion de quadragénaires qui ont trahi évidemment leur jeunesse. Si à vingt ans, ils avaient pu deviner les hommes qu’ils deviendraient, ils auraient sans nul doute préféré disparaître. Il ne restait plus à Algengeorge que de mourir.

Critiques
« Jean-Louis Barrault sait qu’on ne suscite pas sans danger le poète sur une scène. Poésie et Théâtre constituent un couple dont les rapports internes sont mal définis (…) Je persiste à penser que théâtre et poésie ne se superposent pas et qu’il est dangereux de croire que le lyrisme puisse être, à lui seul, dramatique »..
Georges Lerminier Le Parisien Libéré 1er février 1954

« Voilà un mets de choix pour les snobs (…) Ici on travaille dans le génie (…) C’est clair comme un seau de poussière qu’on aurait versé dans une cuve d’encre de Chine, par une nuit sans lune, au milieu d’un interminable tunnel dont les lampes se seraient éteintes par suite d’un court circuit »..
Jean-Jacques Gautier Le Figaro 2 février 1954

« Voilà, certes, de quoi soulever les plaisanteries et les sarcasmes de ceux qui sont les dépositaires patents de l’esprit cartésien et de cette clarté bien française dont s’inonde leur myopie volontaire. Les autres prendront un plaisir délicat ».
Gustave Joly L’Aurore 2 février 1954

« Le thème de La Soirée des Proverbes est à la fois très simple et gorgé des plus secrètes richesses (…) Il est impossible de ne point subir l’envoûtement qui se dégage de cette œuvre singulière (…) Un poète, un authentique poète parle au Petit Théâtre Marigny ».
Max Favalleli Paris-Presse 3 février 1954

« …Si la mélodie a subsisté en vous qui chantait dans votre âme d’enfant, alors courez voir La Soirée des Proverbes Pour imaginaire qu’elle soit dans ses situations et dans ses figures et insolite dans sa non – obédience aux canons et formules ordinaires, la pièce de Schehadé n’en est pas moins une pièce, nous n’en sommes pas moins au théâtre (…) Un résumé rapide et ramassé ne peut donner une idée de la richesse d’invention de ces trois actes. (…) Remercions la Compagnie Renaud – Barrault d’avoir ouvert le Petit Théâtre Marigny sur une pièce d’une qualité si exceptionnelle ».
Marcelle Capron Combat 4 février 1954

« Depuis que j’ai vu se baisser le rideau sur le dernier acte de La Soirée des Proverbes de Georges Schehadé, au Petit Théâtre Marigny, je sais que notre théâtre s’est enrichi à la fois d’une œuvre et d’un champ clos fort bien fait pour la bataille.(…) Il y a quelque chose de très rare et d’admirable dans la façon dont la poésie de Schehadé , si fine et secrète, se révélait soudain dramatique, authentiquement théâtrale, sans se compromettre un instant dans ces conventions de théâtre auxquelles il est d’usage de voir les poètes se soumettre, en soupirant. (…) La Soirée des Proverbes raconte une histoire, toute claire, toute simple, et la raconte de telle façon, si neuve qu’il faut absolument renoncer au doux engourdissement, habituel compagnon des habitués de théâtre… ».
Jacques Lemarchand Le Figaro Littéraire 6 février 1954

« Je ne m’étais pas rendu à la soirée sans méfiance. Je craignais un « théâtre poétique ». pour lequel je n’ai pas plus de goût que pour « le roman poétique ». Mais, il y a une « Poésie du Théâtre », celle de Corneille et de Racine, de Shakespeare et de Claudel : C’est le verbe incarné dans les personnages. La pièce de Schehadé procure cette satisfaction ».
Luc Estang La Croix 12 février 1954

« La Soirée des Proverbes, série de devinettes, flatte en moi un vieux goût de déchiffreur et de cryptologue (…) Je ne suis pas du tout de l’opinion des confrères qui préfèrent la première partie et lui sourient, mais blâment l’obscurité de la seconde, et refusent à suivre. La seconde m’a beaucoup plus amusé.(…) Bien entendu, c’est toujours artificiel . Je nie que ce soit une forme véritable de théâtre (…) Bref ce n’est pas ennuyeux. Cela reste prétentieux et enfantin. C’est écrit avec pureté, délicatesse. Cela vaut 12 sur 20 ».
Robert Kemp Le Monde 17 février 1954

« Comme il était à prévoir, la nouvelle pièce de Schehadé La Soirée des Proverbes a divisé la critique en deux clans, ceux pour qui le texte est clair, ceux pour qui il ne l’est pas (…) Bien entendu la pièce de M. Schehadé est parfaitement claire (…) Sa pièce est non seulement bien construite avec ses trois actes dont chacun segmente parfaitement un moment du drame, mais encore abondante en mouvements, rebondissements, alternances de rires et de larmes, coups de théâtre (…) De la noblesse de cette histoire, je crois qu’on ne discutera pas : quand un poète parle, c’est qu’il a quelque chose à dire. On discutera plutôt de son pessimisme qui ne laisserait aucun espoir si elle ne comportait quelques personnages qui restent à la porte de la Maison des proverbes. (…) En donnant asile, dès le premier soir à la Poésie, Jean-Louis Barrault nous a démontré qu’il n’avait rien perdu de son courage et qu’il demeurait à l’avant-garde de l’art dramatique ».
Morvan – Lebesque Carrefour 10 février 1954.

HISTOIRE DE VASCO

Pièce en six tableaux, créée le 1er octobre 1957, au théâtre Sarah Bernhardt, interprétée par Jean Desailly , J.L.Barrault , Annie Fargue, Georges Cusin, Dominique Rozan , J.P. Granval, Françoise Goléa, M.H. Dasté, Régis Outin, Pierre Bertin, Pierre Tabard, William Sabatier, Gabriel Cattand, Georges Aminel, Michel Barray, Luis Masson, Guy Jacquet, Louis Lalanne, Marius Balbino, Jean Katou, Michel Duroy. Mise en scène de Jean-Louis Barrault . Décors de J.Yourgeman, assisté de Peter Bride. Costumes de Marie-Hélène Dasté. Musique de Joseph Kosma.

Analyse
L’action se déroule « aux environs de 1850, au cours d’une guerre ». Dans une petite ville de province un jeune coiffeur bien naïf, Vasco, est très heureux dans sa boutique. Sans le savoir, il est aimé par une jeune fille qui rêve de lui. Le bonheur lui tend les bras. De plus il déteste la guerre. Mais la guerre est présente partout, dans l’uniforme des officiers, dans les défilés militaires, dans les remises de décorations… Peu à peu Vasco se laisse prendre et finit par croire qu’il peut lui aussi devenir chevaleresque en allant se battre pour les autres . Son héroïsme lui sera fatal.

Critiques
« À un moment où la France joue une partie difficile en Algérie et en Afrique du Nord et où de jeunes militaires français exposent chaque jour leur vie physique (…) il est curieux, ( c’est vraiment le moins qu’on puisse dire ) de la part de Jean-Louis Barrault d’avoir monté la troisième pièce de Gorges Schehadé, auteur libanais d’expression française, (…) Cette flambée d’antimilitarisme, masquée des chatoyantes fantaisies verbales d’un « expressionnisme » périmé, constitue une mauvaise action (involontaire, nous voulons le croire) contre la France ».
X… Aux Écoutes 4 octobre 1957

« Nous ne croyons pas du tout au succès du spectacle antimilitariste que, pour sa rentrée à Paris, Jean-Louis Barrault vient de monter au Théâtre Sarah-Bernhardt(…) À double titre. D’abord, parce que Histoire de Vasco de l’écrivain libanais Georges Schehadé appartient à un genre qui nous a toujours paru détestable, avec sa poésie en contre – plaqué. Ensuite parce que nous ne parvenons pas (…) à oublier que nos soldats se battent en Algérie et y meurent (…) Il nous paraît intolérable qu’à la vieille chanson antimilitariste puisse aujourd’hui être ajouté un nouveau couplet, mal venu d’ailleurs et sonnant faux. Intolérable surtout sur la scène d’un théâtre municipal subventionné par la Ville de Paris ! La Direction des Arts et Lettres a son mot à dire ici , la Ville de Paris, le sien. Nous espérons que l’un et l’autre le diront vite et fermement ».
Léon Treich L’Aurore 8 octobre 1957

« Je ne crois à rien de ce que j’ai vu et entendu, hier soir, au Théâtre Sarah Bernhardt (…) Deux heures de cet insupportable pathos pour ne rien dire et ne rien faire que du pacifisme en chambre, du poème en prose et du théâtre en tête, que voilà du temps et des forces perdues ! De vraie pensée, point. De sentiments, encore moins. D’émotion, nullement. De personnages, fi donc ! De vérité, vous ne voudriez pas. Des mots, des mots, des mots… Et dits, il faut entendre comme ! Tous le monde parle faux. C’est un concours, un festival ou une gageure. On nage dans l’artifice… ».
Jean –Jacques Gautier Le Figaro 7 octobre 1957.

« Je le dis tout franc, j’exècre Vasco. Quand j’entends comparer M. Schehadé à Supervielle 2, que je lis dans la note de Jean – Louis Barrault, ces deux noms rapprochés, je suis prêt de hurler comme un chien sous le fouet (…) Vasco a été joué, paraît-il à Zurich, à Hambourg, à Baalbeck et dix autres lieux, Triomphalement. Mais je ne suis pas de Balbeck, ni de Zurich. Je suis tout bêtement de Paris. L’esprit pour moi, c’est celui de Molière … Si Vasco est du bon théâtre, certes, ce n’est plus Athalie qui est « le chef d’œuvre de l’esprit humain » c’est « Tire-au-Flanc ». 3 Pour moi, il peut servir de test pour le goût de finesse. Qui l’aime me déçoit profondément. Si Vasco est de la poésie, Baudelaire est un anti-poète ; et Mallarmé n’y connaît rien. Si M. Schehadé a des dons, est un inspiré, Rimbaud n’en était pas un ; Claudel et Valéry ne comptent pas . Car enfin, il faut choisir … ».
Robert Kemp Le Monde 6 octobre 1957

« Certaines réactions me laissent pantois. C’est ainsi que mon bon et vénéré maître Robert Kemp dont la fougue et l’érudition me confondent également, mobilise contre le naïf Vasco une troupe de choc (…) Puis dégainant son épée d’académicien, il charge furieusement à travers la plaine où le gentil coiffeur de M. Schehadé cueille les coquelicots. Il m’a paru à moi que L’Histoire de Vasco possède des grâces sans apprêt et qui ne justifient pas que l’on coalise contre elles les armées de la Littérature Universelle (…) C’est une œuvre dont le bouffonnerie, la tendresse, la truculence, l’émotion suffiraient déjà à nous toucher si, en plus, tous ces éléments n’étaient haussés, magnifiés, enrichis par une transposition poétique d’autant plus admirable qu’elle utilise les moyens les plus directs et les plus purs ».
Max Favalleli Paris-Presse 8 octobre 1957

« Il y a une grande poésie dans les premiers tableaux ; une plus grande encore, très émouvante, très pure, très pudique dans le dernier. La pièce est jouée dans le ton qu’il faut, c’est-à-dire quelque part entre la farce et le rêve, dans un univers de fantasmagorie cocasse et de cruauté gentille, d’absurdité lunaire, à peine touchée par l’aile de la douleur des hommes comme par une ombre légère ».
Thierry Maulnier Combat 11 octobre 1957

« Ce qui m’étonne c’est qu’on trouve dans Vasco des intentions qui n’y sont pas. Pourquoi y chercher autre chose qu’un conte charmant, plein de tendresse et de trouvailles verbales, un poème de théâtre en langue française par un Libanais qui adore la France, attitude qui n’est malheureusement plus tellement commune dans le Moyen-Orient. 4. Allons du sérieux, la vieille classe ! Restez assis M. Léon 5 vous pouvez remettre le crayon à la bretelle : votre fellagha, c’était Charlot, soldat  ».
Pierre Marcabru Arts 16 octobre 1957

« Histoire de Vasco est beaucoup mieux qu’une pièce drôle et tragique : c’est une pièce spirituelle, c’est-à-dire qui fait rire au sein du drame, non par ces jeux de mots et ces calembours dont on oublie trop souvent de fêter les centenaires, mais par de brusques et inattendues confrontations de situations, qui sont à l’origine même du comique ; par l’invention de personnages à la fois si bizarres et si vrais qu’ils sont prêts aussi bien pour les pleurs que pour les rires ; pour nos pleurs et pour nos rires. Et c’est la liberté enfin rendue aux spectateurs qui écoutent ».
Jacques Lemarchand Le Figaro littéraire 12 octobre 1957

« L’Histoire de Vasco est une pièce ravissante, profonde, émouvante. C’est aussi une grande tragédie qui raconte la destinée de l’homme, qui décrit la guerre, ses horreurs, ses bêtises comme tous les poètes l’ont fait depuis que le monde est monde. Que Georges Schehadé, citoyen libanais, écrive en français ( et de tels chefs d’œuvre ) me cause un bonheur que je ne saurais exprimer (…) Je voudrais bien que l’on m’explique à moi, patriote malheureux et saignant, ce que Vasco peut bien avoir à faire avec l’Algérie. La guerre, les militaires, les corbeaux, la mort, ce sont des sujets éternels. Schehadé en parle comme Homère ou Tolstoï. Et pour dire le fond de ma pensée, je déclare naïvement qu’un grand écrivain, né au Liban, fait bien plus d’honneur à la France que nos petits généraux autochtones qui ne savent que perdre des batailles ».
Jean Dutourd Arts 16 octobre 1957.

(1) R-J Chauffard
(2) Jules Supervielle ( 1884 -1960) Poète et écrivain français né en Uruguay
(3) Pièce de l’auteur de boulevard Mouezy Eon
(4) Allusion à l’affaire du Canal de Suez
(5) cf. Leon Treich


8. Œuvres Dramatiques

1938 Chagrin d’amour Bal des officiers, au Quartier Général de Beyrouth
1951 30 janvier Monsieur Bob’le Théâtre de la Huchette Paris
1954 30 janvier La Soirée des Proverbes Théâtre du Petit Marigny Paris
1956 15 octobre Histoire de Vasco Schauspielhaus de Zurich
1957 1er Octobre Histoire de Vasco Théâtre Sarah-Bernhardt Paris
1960 21 septembre Les Violettes Schauspielhaus de Munich
1966 23 septembre Les Violettes Festival de Chalons sur Saône
1984 reprise à Paris au Théâtre de l’Athénée
1961 17 février Le Voyage Odéon – Théâtre de France Paris
1965 1er janvier L’Émigré de Brisbane Residenztheater de Munich
1967 30 novembre L Émigré de Brisbane Comédie Française Paris

9. Extrait

LA SOIRÉE DES PROVERBES

Avant le lever du rideau, on entend une voix :

Ils furent plusieurs qui assistèrent à cette soirée et qui maintenant sont morts ! Le temps a jeté leurs âges par la fenêtre ; l’eau et le gazon ont pourri leurs corps. Si la mélodie peut survivre dans l’âme d’un enfant, si tout ce qui fut esprit demeure, je vais raconter l’histoire d’une nuit merveilleuse.

Le rideau se lève.

SCÈNE 1

Le Président Domino, Argengeorge, Rosine, L’Écolière Follètte, Esfantian.

L’intérieur d’une auberge. Le Président Domino, très empressé auprès de Rosine, examine avec elle des marmites sur une étagere. En face, sur une autre étagère, sont alignées cinq lanternes. Argengeorge, assis à une table, lit. L’Écolière Folllète rêve. Esfantian l’aubergiste, à la fenêtre, regarde la nuit. Le Président Domino porte une robe violette de magistrat ou d’universitaire, avec une hermine.

Le Président Domino, à Rosine : Vous allez me montrer toute la batterie et même les gros chaudrons. J’ai grande estime pour ces choses… les marmites au repos.

Rosine : Monsieur Domino !

Le Président Domino : Président Domino. Ces ustensiles ont bonne figure… Le cuivre en est beau… Comment se comportent vos casseroles à la cuisson ? Ont-elles des ratés par la base ?

Rosine : Ma foi, elles sont ce qu’elles sont : utiles et, comme qui dirait, nécessaires.

Le Président Domino : Elles n’en méritent que davantage notre attention. Et puis, quelle leçon pour cette soirée qui s’annonce… Marmites pétillantes de raison, il faudrait vous bâtir un temple. Turban de sagesse !

Rosine : Monsieur Domino !

Le Président Domino : Président Domino. ( Il regarde Rosine tendrement dans les yeux ) Des yeux aussi Jolis que la tristesse du matin… ( Puis, revenant aux marmites ) Mamelles du devoir !

Esfantian, hébété, en quittant la fenêtre : Je viens de voir le Jour et la Nuit !… Oh ! D’un côté : le Jour ! De l’autre : la Nuit ! Le Jour et la Nuit dans les champs, ensemble. ( Il presse sa main sur son cœur ) Oh !… Ça n’a duré qu’un instant.

Le Président Domino, à Rosine : Cet homme est votre mari ? Il est simple.

Rosine : Le Jour et la Nuit, à la fois ? C’est arrivé déjà dans le pays. Je l’ai entendu dire, il y a longtemps, quand j’étais servante.

Esfantian : Oui, mes yeux ont bien vu. Oh !

Le Président Domino : Dehors, il doit faire nuit sombre. ( Il montre à Esfantian la lampe suspendue au plafond ) Cette lampe est là… pour vous éclairer.

Argengeorge, à Esfantian. : Ce que vous dites, monsieur, me plaît beaucoup. Rapportez-moi ce que vous avez vu.

Esfantian : J’étais à la fenêtre… ( S’adressant au Président Domino ) Vous parliez de marmites, je crois…

Le Président Domino : Je louais leur sagesse au bon moment.

Esfantian : Tout à coup, j’ai vu le Jour et la Nuit, séparés… et ensemble. ( Allant à la fenêtre ) Toutes les choses du jour ici : l’artichaut et l’œillet, un cheval, le puits, les arbres verts comme dans le matin. Là : la nuit, avec ses cornes noires, le ciel noir et les étoiles comme des puces blanches… La Nuit et le Jour, quoi ! avec toutes leurs garanties. Oh !

Le Président Domino : Avec toutes leurs apparences… Si vous aviez réellement vu le Jour et la Nuit, à la fois, cela signifierait, Monsieur, la fin du monde. ( À Rosine ) Versez-lui un verre de vin. Ce brave homme a des frénésies.

Argengeorge : Et pourquoi pas la fin du monde ?

Le Président Domino : Puisque vous avez la civilité de me parler, je vais vous répondre. En deux ou trois temps, sui­vant votre insistance. La Nuit et le Jour sont des éléments premiers, ou, si vous préférez, les plateaux d’une même balance ; les voir ensemble, c’est fausser le balancier et ravir à l’idée de justice son équilibre le plus pur.

Esfantian : Je n’ai point vu de balance.

Le Président Domino, à Rosine : Faut-il expliquer à votre époux le point de vue de Galilée ?

Argengeorge : N’en faites rien, monsieur, le silence est d’or.

L’Écolière Follètte, au Président Domino, moqueuse : Avez-vous un trébuchet ?

Le Président Domino : Tiens ! Voilà la petite qui entre dans la danse.

Argengeorge : C’est de son âge, monsieur.

Le Président Domino, reprenant : Président Domino !

Esfantian : Président de quoi ?

Le Président Domino, à Esfantian : Cela est mon affaire. Mais revenons à nos mou­tons. Pour en finir avec votre extravagance, et tenant compte de la présence d’une femme charmante ( II montre Rosine ) , nous allons penser que vous n’avez rien vu. Ou si vous insistez, un tout petit météore, sans gravité pour les oscillations de votre esprit. Voilà qui est juste, galant et bon.

L’Écolière Follètte : Et surtout ordinaire !

Le Président Domino : Cette petite a un toupet !

Esfantian, humant l’air : Ça sent le basilic.

Esfantian reprend son travail. Follète rêve. Argengeorge se remet à lire.

Le Président Domino, prenant Rosine à l’écart, à voix basse, en montrant Argengeorge : Vous le connaissez ?

Rosine : Non.

Le Président Domino : II est là depuis longtemps ?

Rosine : Depuis le coucher du soleil.

Le Président Domino : Et l’autre, la petite qui se jette dans mes jambes ?

Rosine : C’est la première fois qu’elle vient ici.

Le Président Domino : Avec le jeune homme ?

Rosine : Non, elle est arrivée avant lui. ( À voix basse ) Elle en est à son quatrième sirop.

Le Président Domino : Essayez de connaître le nom de celui qui lit.

Rosine : Je vais le demander à mon mari.

Le Président Domino : Laissez donc votre mari. Il hume le basilic, alors qu’il n’y a pas de fleurs ici. ( Il se dirige vers la table d’Argengeorge ) Puis-je m’asseoir près de vous, monsieur ? Cet endroit est public.

Argengeorge : Faites.

Le Président Domino : À qui ai-je… l’indiscrétion de parler ?

Argengeorge : À quelqu’un qui s’intéresse très peu aux autres, et qui vous prie de le laisser poursuivre sa lecture. ( Il regarde un instant le Président Domino ) Je m’appelle Argengeorge.

Le Président Domino : C’est un nom de guerre ? Vous êtes spahi ?

Argengeorge, sans lever les yeux de son livre : Non, isocèle ! Oisif isocèle : c’est mon métier.

Le Président Domino : Vous êtes rentier ?

Argengeorge, les yeux toujours dans son livre : Je suis mon propre employé. ( Il lit à haute voix, comme s’il était seul )
« Dans ces pays qui ont des astres et des amis »
« Alors que les vivants passent avec leurs ombres »
« J’appris des oiseaux la perte de la vue… »

Le Président Domino : Ce sont des vers ?