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JACQUES HÉBERTOT DONNE SON NOM AU THÉÂTRE DES ARTS

par Serge BOUILLON

LE THÉÂTRE HÉBERTOT 1940-1970

Poussé par ses amis qui souffraient de le voir sans théâtre en ce début de saison 1940, Jacques Hébertot se rend maître de la salle du Boulevard des Batignoles.

« C’est parce que nous avons le souci du détail et aimons exercer, le plus souvent à nos dépens, un sens critique aigu, que nous pouvons nous mêler d’un métier qui demande attention, réflexion, minutie. Et s’il faut nous résumer, disons que nous ne savons rien faire sans passion ».

Et cela était vrai tant en ce qui concerne son sens critique dont il faisait volontiers les frais, qu’en ce qui concerne la passion. Elle devait le conduire à enrichir son enseigne d’une profession de foi bien personnelle:
Théâtre Hébertot… le Théâtre de l’Élite.
Comment concevait-il donc le Théâtre de l’Élite ?

« Le Théâtre dans ce qu’il a de plus pur, de plus à l’écart des nécessités commerciales, le théâtre qui se joue autant qu’il se lit, qui doit se jouer, qui doit pouvoir être lu.
Le Théâtre qui fut celui de Shakespeare, de Corneille, de Molière, de Racine, de Marivaux, de Beaumarchais, celui des mystères médiévaux et celui des auteurs antiques ».

À l’affût de son temps, il savait discerner à propos, tout ce qui dans notre époque, était digne de ces références.
Et comme l’audace était sa raison de vivre, il fit peindre au sommet de son cadre de scène la devise attribuée à Virgile qu’il avait faite sienne: Audaces fortuna juvat, (la Chance sourit aux audacieux), que Cocteau, qui le savait fâché avec Jouvet, se faisait un malin plaisir à traduire: « la fortune sourit à Jouvet ».

À l’affiche des premières saisons de Jacques Hébertot :
*La Machine à écrire du facétieux Cocteau, mise en scène par Raymond Rouleau,
*Hamlet dans l’adaptation de Michel Arnaud,
*Sodome et Gomorrhe de Giraudoux qui révéla Gérard Philipe,
*Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë,
*Caligula, première pièce d’Albert Camus, second triomphe de Gérard Philipe,
*L’Annonce faite à Marie de Paul Claudel, dans la version écrite spécialement pour le Théâtre Hébertot.
* Des Souris et des Hommes de Steinbeck qu’en dépit du succès, il fallut arrêter à la 220ème pour cause de rénovation du Théâtre.

Importants travaux qui devaient permettre, en cette fin d’année 1946, de créer les bureaux à même de recevoir le Directeur et ses collaborateurs.

Rénovation totale donc, et apparition sur les rampes d’escalier, sur les grilles des portes de secours, partout où son graphisme pouvait y trouver place, apparition de la lettre H, répétée à l’infini.

Ne disons pas vanité, l’homme, encore une fois, n’était pas dupe. Mais il avait l’obsession maladive d’une véritable mission, celle aussi, de laisser derrière lui quelque chose dont personne ne pourrait lui nier la paternité.

Le 21 décembre 1946, dans un théâtre digne du public d’élite qui lui assurait son estime et sa fidélité, le rideau se levait sur Edwige Feuillère et Jean Marais qui connurent là sans doute leur plus grand succès avec L’Aigle à deux têtes de Jean Cocteau.
Le 28 janvier 1948, autre triomphe avec le Maître de Santiago d’Henry de Montherlant, suivi en 1949 des Justes d’Albert Camus, avec Serge Reggiani, Maria Casarès et Michel Bouquet.

Puis ce furent deux créations Le Feu sur la terre de François Mauriac, et Rome n’est plus dans Rome de Gabriel Marcel. Une reprise, celle de la pièce de Steve Passeur Je vivrai un grand amour suivie d’une autre création La Liberté est un dimanche de Pol Quentin avec Edwige Feuillère.

En 1950, les comédiens du Théâtre Hébertot interprètent au Vatican, devant Pie XII, L’Annonce faite à Marie de Paul Claudel. Leur directeur n’était pas peu fier d’avoir été, avec ses comédiens, invité par le Pape, alors que depuis 480 ans aucune troupe d’acteurs n’avait pu pénétrer au Vatican.

Mais voici que Jacques Hébertot part en guerre contre le secteur subventionné.
« La libération nous a notamment valu une politique du Théâtre, c’est-à-dire que par le jeu de commissions mystérieuses et secrètes, une bureaucratie ténébreuse et délirante s’est adjugée le droit de régenter le Théâtre.
Cette gabegie se traduit par un milliard pour le Théâtre lyrique, 360 millions pour la Comédie-Française, 40 Millions pour le Théâtre populaire, 60 millions pour les Centres dramatiques de décentralisation ».

Dans cette affaire qui allait prendre des proportions excessives avec toute une série d’articles à paraître dans Les Échos, ce que Jacques Hébertot  contestait, c’était la création tous azimuts d’entreprises de spectacles, dont l’Etat assumait les risques, alors que quelques directeurs de Théâtres privés, ayant prouvé la rigueur de leur gestion et l’ambition de leur répertoire, devaient assumer seuls l’échec d’un spectacle qui n’avait que le tort d’avoir un peu d’avance sur son époque.

Jacques Hébertot se souvenait que Pélléas et Mélisande avait été lors de sa création un échec cuisant alors que justice lui était rendue quelques années plus tard.
Le Théâtre d’Audiberti avait été victime du même phénomène.
Il faut savoir, pour bien comprendre cette attitude, que les quelques théâtres qui pouvaient à cette époque se dire d’Art et d’Essai, montaient une œuvre, sans se préoccuper du risque commercial, simplement parce qu’ils estimaient devoir la monter.

Ainsi, Jacques Hébertot programma-t-il Le Maître de Santiago alors qu’il était convaincu que la pièce ne trouverait pas son public.
Ainsi, le 23 mai 1952, présenta-t-il Dialogues des Carmélites de Georges Bernanos, dont le succès le surprit au plus haut point.
C’est à cette époque aussi, que son Directeur créa l’Université Normande du Théâtre, qu’il mit sur pied deux tournées chargées « d’évangéliser » la Normandie dans ses moindres détours, tandis que trois autres troupes représentaient sur les scènes des provinces et de l’étranger, les succès du Théâtre de l’Elite.

Lourde tâche de gérer un théâtre. Mais combien est plus difficile encore l’organisation d’une tournée : prendre les contacts avec les villes qu’on se propose de visiter, accorder son calendrier avec le leur, faire en sorte que l’itinéraire des comédiens ne connaissent pas de représentations éloignées de plus de 100 kms.

Avec un minimum de personnel, Jacques Hébertot l’entreprit pourtant, et comme il eut été trop simple de se contenter d’une tournée, il y en eut jusqu’à 5 qui sillonnaient les routes de France et de Navarre.

Après le triomphe de Dialogues des Carmélites ce fut le tour de Thierry Maulnier d’être à l’affiche avec La Maison de la nuit, drame politique que Marcelle Tassencourt a remonté pour le Théâtre 14 avec pour sous-titre Les deux Allemagnes.

Voici ce qu’en 1953, l’auteur pensait de son directeur :

« Le Théâtre est sa vie. Il lui donne beaucoup et lui demande plus encore.
Tapi du matin au soir dans son petit bureau du Théâtre des Batignolles, derrière des piles de manuscrits et de dossiers, il reste là, immobile, d’une immobilité singulièrement active et vigilante, puissante araignée attentive qui attire dans ses fils les auteurs et les hommes.
Il dédaigne beaucoup de proies et les rejette. Ce n’est pas à l’un de ses auteurs de dire s’il choisit toujours le meilleur. Mais son tableau de chasse, au cours des dix dernières années, comporte, c’est un fait, plus de grands textes dramatiques que celui de n’importe quel autre directeur de théâtre ».

*Mon cœur dans les highlands révèle au public le talent de l’Arméno-Américain William Saroyan,
*Balmaséda de Maurice Clavel permet à Marguerite Jamois de présenter une des créations dont elle avait le secret.
*Pour le roi de Prusse donne à Maurice Bray sa première chance de jeune auteur.
Et ce fut La Condition humaine, le chef d’œuvre de Malraux, adapté par Thierry Maulnier, mis en scène par Marcelle Tassencourt.
À Gaspar Diaz de Dominique Vincent, succédèrent les Ballets Kabuki.
* L’Éventail de Lady Windermere d’Oscar Wilde et La Nuit romaine“ d’Albert Vidalie, furent pour Marcelle Tassencourt, l’occasion de mises en scène remarquées. Comme d’ailleurs, l’énorme succès de Procès à Jésus de Diego Fabbri dans l’adaptation de Thierry Maulnier, comme encore Le Long Voyage vers la Nuit de Eugene O’Neill, dans lequel s’affrontaient Gaby Morlay et Jean Davy.
*Comme enfin Le Signe du Feu de Diego Fabbri, qu’adaptèrent Thierry Maulnier et Adolfo Costa du Rels.
* Une reprise de En attendant Godot de Samuel Beckett avait précédé La Nuit Romaine .

Jacques Hébertot devait souffrir d’inactivité, car, il racheta, dans le pays de Bray la Société Forges Thermal et le Casino de Forges-les-Eaux, qui, presque totalement détruits par la guerre, attendaient qu’un repreneur entreprenant vint remettre sur pieds leurs installations.
Il fut bien entendu ce repreneur-là.
Cette décentralisation de son activité ne comblait probablement pas totalement ses loisirs, puisque peu de temps après, il fonda un hebdomadaire qu’il choisit d’appeler Artaban « … parce que nous sommes fiers », expliquait-il dans le premier éditorial.

Partagé donc, entre la rue d’Enghien où Artaban avait ses bureaux, le Pays de Bray où il avait fallu construire un lit à la mesure de celui qu’Appolinaire appelait déjà quarante ans plus tôt « son vieux Jacques de haute taille » (et qui était en effet une espèce de géant aux yeux clairs), et le Théâtre qui portait son nom, le vieux Jacques, avait atteint sa 70ème année.
Pour quelqu’un de sa trempe, 70 ans, c’était la jeunesse, c’était presque l’enfance dont toute sa vie il conserva l’état de grâce.

Après une reprise de Knock dont Maurice Teynac, jouait le rôle titre, Miracle en Alabama dans la version française de Marguerite Duras et de Gérard Jarlot allait succéder à Procès à Jésus. Ce Miracle était celui de la petite Ellen Keller qui aveugle, sourde et muette réussit grâce à l’entêtement de sa gouvernante à sortir de la prison dans laquelle ses infirmités la tenait enfermée.

À cette époque de la guerre d’Algérie où des attentats de pleine rue se multipliaient, lorsque Marguerite Duras, retenue dans sa maison de Neauphle-le-Château, téléphonait pour excuser son absence à la répétition, Jacques Hébertot ne dédaignait pas de feindre que seule la peur la retenait. Et malgré ses protestations, de lui prodiguer en riant sous cape les plus vifs encouragements.
Laurent Terzieff fut, dans L’Échange de Claudel, un Louis Laine terrifiant d’enfance et d’immoralité.

Puis parut un Bourgeois gentilhomme qui avait les traits de Fernand Raynaud, lequel était terrorisé par la personnalité de son directeur. « Je connais son truc, disait-il, quand tu dis quelque chose qui l’embarrasse, il te répond: Comment ? comment ? Il fait semblant de ne pas entendre pour se donner le temps de trouver la réponse … ».
Et ce furent La Reine verte,  chorégraphie de Maurice Béjart avec Maria Casarès et Jean Babilée.
Puis Cet Animal étrange, succession de courtes scènes tirées par Gabriel Arout des nouvelles de Tchekhov, interprétées par un couple de comédiens rares, Delphine Seyrig et Jean Rochefort.

Hébertot ne désarmait pas.
Sa rigueur et l’ambition de ses choix étaient intacts, mais n’est-ce pas René Lenormand qui disait que « l’histoire d’un Théâtre d’Art, c’est la tragédie des projets avortés… » ? Tout un programme en quelque sorte.
Encore que l’observation quelque juste qu’elle soit s’applique mal à l’œuvre d’Hébertot le Magnifique.
Ses projets furent, pour la plupart, menés à bien.

On sait pourtant que l’usage à Paris est de célébrer le grand Théâtre mais de n’applaudir qu’au vaudeville, si bien que, de succès d’estime en succès d’estime, il alla de difficultés financières en difficultés financières.

Et l’on peut affirmer que ruiné à son départ des Champs Élysées en 1924, il fut en réalité ruiné toute sa vie. Son train de vie, fastueux à ses débuts  (n’allait-il pas dans Paris précédé de deux dobermans aux colliers de platine ?)  devint d’une grande modestie lorsque se fut affirmée sa stature de directeur de théâtre.

Il est pourtant un domaine dans lequel s’engloutissait, non pas sa fortune, il en était totalement dépourvu, mais précisément la fortune dont il ne disposait pas : si un immeuble était mis en vente, soit en Normandie, soit dans ce village des Batignolles qu’il avait adopté, il ne pouvait éviter de s’en porter acquéreur.
Bien entendu, il n’en avait pas les moyens.

Il hypothéquait alors la dernière acquisition qu’il avait faite, hélas dans les mêmes conditions. Comment s’étonner après cela qu’ayant dû, à Forges, après quelques années glorieuses, déposer son bilan, il fut condamné le 24 novembre 1964, à l’âge de 78 ans, à deux ans de prison avec sursis et à 1000 F d’amende pour banqueroute et abus de biens sociaux ?

Cet homme du XIXème siècle ne comprenait rien à la comptabilité.
Comment aurait-il pu comprendre que n’ayant eu d’autre but, toute sa vie, que la gloire littéraire de son Pays, la société pût, en retour, le traiter de pareille manière.

Il se vengea l’année suivante en présentant les deux pièces qui allaient révéler Harold Pinter, consacrer Delphine Seyrig et Jean Rochefort et donner un sérieux coup de vieux à tout ce qui avait été écrit avant cette date.
La Collection et L’Amant ouvraient en effet la voie à ce qu’on appellera le Théâtre du « non dit ».

Quelques œuvres voient encore le jour, ou sont reprises sur la scène des Batignolles, où les trois soeurs Poliakoff : Marina Vlady, Hélène Vallier et Odile Versois interprètent Les Trois Sœurs de Tchekhov.

Mais le Maître est fatigué. Une très sérieuse alerte cardiaque lui fera songer à se retirer.

Il produisit fin 1967 la très jolie et lourde pièce de Thornton Wilder Notre Petite Ville que Raymond Rouleau monta avec 25 comédiens dont de nombreux acteurs issus de la Communauté Théâtrale, puis en 1969, Bienheureux les violents de Diego Fabbri dans l’adaptation française de Michel Arnaud.

À Diego Fabbri qui lui demandait quelle carrière il prévoyait pour sa pièce, il répondit ces mots désabusés :
« Dans les moments de crise, de guerre ou de malaise social, les gens vont à l’Église ou… au Théâtre Hébertot… ou chez d’autres confrères dignes de leur mission. Pour ceux qui sont toujours heureux et qui n’ont pas de soucis, il y a les Folies Bergère et les Théâtres où on rigole ».

Tel fut Jacques Hébertot.
Il avait faite sienne cette phrase d’Aristote :
« Dans la vie, le plus grand bonheur se trouve dans la poursuite consciente d’un grand but ».
et cette autre de Corneille : « Mon travail sans appui monte sur le théâtre ».

C’est à Sainte Marie des Batignolles qu’il connut son dernier public. Le Tout-Paris du spectacle y pleurait celui qui fut un des plus grands serviteurs du Théâtre français.

« Il a adoré le théâtre », disait Steve Passeur, « et il l’a prouvé d’une façon plus efficace sans doute que les animateurs merveilleusement utiles : Lugné Poe, Antoine, Copeau, Dullin, Jouvet, Pitoëff, Baty, Rocher. Il a gardé en effet la force de caractère de travailler comme un forcené pour l’art dramatique en restant à l’arrière-plan, en ne privilégiant aucune esthétique, en ne devant rien à personne, en ne devenant l’adjudant d’aucune chapelle ».

Morts sont les beaux diseurs,
Mais les vers ont chanté,
Morts sont les bâtisseurs,
Mais le Temple est bâti.

Il nous appartient à tous de ne le jamais laisser détruire.